Les chauves-souris ou la politique de l’autruche ?


Les chauves-souris des Epinettes feront-elles prendre conscience à l’agglo de Chambé qu’il faut stopper la fuite en avant de l’urbanisation ? Ça serait trop bat’ !

SAUVONS LA ZONE HUMIDE DES EPINETTES A LA MOTTE SERVOLEX (Savoie) !

LETTRE OUVERTE AUX ELUS DE CHAMBERY METROPOLE

Chauves-souris contre emplois : article racoleur et simplificateur s’il en est, paru dans le Dauphiné Libéré du 25 juillet 2009 à propos du projet d’aménagement de la zone humide des Epinettes à La Motte-Servolex, pour stigmatiser, une fois de plus, les empêcheurs de « croître en rond » ! Un des derniers articles (avec une vidéo)

La Fédération Rhône-Alpes de Protection de la Nature (FRAPNA) Savoie ne saurait s’abstenir de prendre position dans un débat qui la concerne au premier chef. Le devenir de ce rare (dans toutes les acceptions du terme) îlot de verdure, représente en effet un enjeu considérable pour toutes les personnes soucieuses de protection de l’environnement. Cet enjeu est double, à la fois écologique et emblématique.

ENJEU ECOLOGIQUE

Les chauves-souris

Il convient, d’abord, de citer celles par lesquelles le scandale est arrivé, les mangeuses d’emplois,terreur des grands projets économiques : nous voulons bien évidemment parler des chauves-souris qui ont élu domicile aux Epinettes. Il ne saurait être question de demander à tout le monde d’éprouver la même fascination que nous pour le seul mammifère volant : sauf curiosité naturelle innée, il y faudrait une éducation du regard et de la sensibilité qui n’est pas toujours dans l’air du temps, même si les actions conduites en ce domaine par la FRAPNA, avec l’aide de plusieurs collectivités publiques, rencontrent un vif succès. Nous ne nous lancerons pas davantage dans un exposé sur les bienfaits de ces insectivores à un moment où l’homme ne peut plus esquiver de s’interroger sur les limites de l’utilisation des produits chimiques même si, pour rester dans la logique de l’article incriminé, la chimie, c’est de l’emploi ! Nous nous contenterons d’en appeler au respect de la biodiversité dont tout le monde s’accorde aujourd’hui à admettre l’importance. En théorie du moins, car de la reconnaissance intellectuelle d’un fait aux choix pratiques nécessaires, il y a un pas que nos sociétés ont de la peine à franchir. Un communiqué récent de France Nature Environnement (FNE) est à cet égard particulièrement édifiant. Rendant compte d’une synthèse de la Commission Européenne des rapports nationaux évaluant l’état de conservation des habitats naturels et des espèces sauvages d’intérêt communautaire, il y est fait mention de résultats alarmants : 65% des habitats naturels et 52% des espèces sont en état de conservation défavorable en Europe. Allons nous continuer à scier la branche sur laquelle nous sommes assis ?

Une zone humide

La zone humide des Epinettes comporte des habitats et espèces d’intérêt européen. Elle est intégrée en tant que telle à la Zone Naturelle d’Intérêt Ecologique, Faunistique et Floristique (ZNIEFF) de type 1 dite de Pré Lombard (La Motte-Servolex). Ce statut particulier de la zone des Epinettes est clairement rappelé dans le Mémento du patrimoine naturel du territoire de Chambéry publié en 2007 par Chambéry Métropole et le Conservatoire du Patrimoine Naturel de la Savoie (CPNS). N’y a-t-il pas là autant de raisons qui plaident pour sa conservation ? Sinon, où est la cohérence ? La zone humide des Epinettes fonctionne en équilibre hydrostatique avec la Leysse lors des crues. Il s’agit donc d’un milieu aquatique annexe de ce cours d’eau qu’il convient de conserver pour respecter d’ores et déjà l’orientation fondamentale n°6 du prochain Schéma Directeur d’Aménagement et de Gestion des Eaux (SDAGE) Rhône Méditerranée, orientation qui vise à « Préserver et développer les fonctionnalités naturelles des bassins et des milieux aquatiques ».

Une zone boisée

Dans la continuité de son Agenda 21, qui prévoit déjà lui-même au moins trois actions allant dans le sens de la conservation d’espaces du type de ceux représentés par la zone humide des Epinettes, Chambéry Métropole s’est engagée dans un Plan Climat. Or les boisements humides des Epinettes constituent un puits de carbone dans un secteur particulièrement émetteur de gaz à effet de serre (importante circulation automobile (VRU, autoroute), et zones industrielles et d’activités.

La végétation des Epinettes constitue un secteur refuge essentiel pour la faune dans le cadre du corridor biologique appuyé sur la Leysse et s’inscrivant, à ce titre, dans le réseau des trames vertes et bleues du récent Grenelle I de l’Environnement. Et ce, d’autant plus que les travaux de protection contre les crues prévus au contrat de bassin versant du lac du Bourget, risquent de déstructurer, à moyen terme, d’autres éléments constitutifs de ce corridor biologique. Sur un plan sensible et paysager, la zone boisée des Epinettes avec notamment ses aubépines, prunelliers et aulnes caractérisés par une maturité avancée, présente un intérêt évident d’espace vert périurbain rompant la monotonie de l’alignement d’enseignes et de panneaux en tous genres le long de la VRU en entrée de ville. Il s’agit également d’un des trois derniers boisements frais d’accompagnement de l’Avenue Verte qui, s’il devait disparaître, ne conservera de verte que le nom !

UN ENJEU EMBLEMATIQUE

Toutes les raisons évoquées précédemment militent à elles seule pour la conservation de la zone des Epinettes, et elles devraient suffire à emporter la conviction des élus.

Nous voudrions cependant en ajouter une autre qui serait la volonté de manifester, clairement et de manière courageuse, une prise de conscience réelle et sincère du défi qui est plus que jamais à relever par les décideurs en situation de gérer l’occupation des sols. S’il est un domaine dans lequel tous les « Grenelles » n’arrivent pas à donner le change, c’est bien celui de l’espace qui est inexorablement dévoré par une urbanisation continue. Comme la plupart des territoires, si ce n’est plus en raison de sa configuration, la région chambérienne n’est pas épargnée par le phénomène. Quand on sait le sol déjà consommé par une réalisation comme Savoie Technolac et celui qui le sera par les extensions d’ores et déjà programmées de la zone à terme, n’est il pas temps d’affirmer par les décisions appropriées que l’espace ne sera plus la variable d’ajustement de tous nos choix, mais au contraire que sa sauvegarde représentera un a priori incontournable.

Certes, il ne manque pas d’adeptes de la croissance à tout prix pour dire que la création d’emplois éclipse toute autre considération. Mais nous ne devons pas plier l’échine devant des arguments spécieux et suicidaires.

Spécieux, car ils montent le plus souvent « en épingle » les emplois créés dans un secteur sans véritablement tenir compte de ceux supprimés ailleurs. Ainsi, concernant le projet de ZAC des Epinettes, une partie non négligeable des emplois annoncés dans la presse proviendraient de simples transferts de départements voisins ! Quant aux créations nettes d’emplois qui ne sont pas légion, faut-il s’émouvoir s’il advient comme ce fut le cas d’un précédent projet envisagé aux Epinettes qu’elles aient lieu dans des régions où l’emploi est en déclin plutôt qu’en Savoie ? Ne serait-ce pas tout simplement cela l’aménagement du territoire ?

Suicidaires, car ils reviennent à prôner à plus ou moins longue échéance, mais avec certitude, la destruction de notre cadre et de nos conditions de vie. Ainsi, en ce qui concerne le bassin chambérien, en quelques décennies, nous avons consommé et bien souvent gaspillé des centaines d’hectares de milieux naturels et de terres agricoles. A supposer que le développement des grandes surfaces ait constitué une évolution pertinente, ce qui est loin d’être prouvé, notamment au plan macro économique, n’aurait-il pas été plus judicieux de concentrer les entreprises sur plusieurs niveaux, parking dessous et panneaux solaires dessus, plutôt que d’étaler des bâtiments sur un seul niveau, au milieu de mornes parking ? Est-ce là le modèle d’aménagement que nous laisserons en héritage à nos successeurs ? Où trouveraient-ils encore les espaces nécessaires à cette croissance frénétique ? Comment éviteront-ils l’étouffement qu’on leur prépare ?

Devant la gravité de la situation, la FRAPNA Savoie saisit l’occasion offerte par le devenir de la zone humide des Epinettes pour en appeler à un sursaut des élus concernés afin qu’ils marquent un tournant radical dans les modalités d’utilisation du territoire dont ils ont la responsabilité. Qu’ils sachent faire désormais de l’économie de l’espace et du respect du milieu, une priorité, car ce choix constitue plus que jamais le seul qui soit, dans tous les sens du terme, véritablement révolutionnaire et gage d’avenir.

Tâche ardue, certes, car l’ampleur du défi à relever pour sortir d’une spirale mortifère est telle que l’on préfère souvent refouler, plus ou moins consciemment, ce que notre intelligence nous révèle, plutôt que de devoir remettre en cause radicalement une façon de vivre vouée à l’échec et à la souffrance. Pourtant, refuser la politique de l’autruche, c’est à dire ne pas laisser la réalité s’imposer d’elle-même, et comme toujours en pareille circonstance, de manière brutale et cataclysmique, constitue la véritable grandeur du politique.

Sauver la zone des Epinettes de la destruction pourrait donc constituer un bel exemple de clairvoyance et de courage. Puissent nos aimables chauves-souris aider les élus du bassin chambérien à faire un choix dont ils auraient à s’honorer et sortiraient grandis. Tel est pour la nature et pour notre territoire, et donc pour les hommes qui l’habitent, notre vœu le plus cher. Que tous ceux qui s’investiront dans ce combat soient assurés de notre soutien le plus total et de notre contribution pour que le moment venu, la reconnaissance qu’ils auront légitimement méritée soit au rendez-vous, même si la plus belle et la plus intangible des satisfactions pour un élu restera toujours celle du devoir accompli.

Chambéry, le 8 septembre 2009

Pour la FRAPNA Savoie,

Le Président, Pierre MEYER

www.frapna.org